La tentation de l’innocence


Société / mercredi, septembre 8th, 2021

La tentation de l’innocence*

Etre plus ou moins « écolo » expose rapidement à la critique. Comment défendre une attitude, une politique écologique  alors qu’on roule en diesel, qu’on a un téléphone portable, un ordinateur connecté à internet,( faisant là les affaires soit d’Apple soit de Bill Gates), qu’on utilise l’électricité issue soit du nucléaire soit de la combustion du fuel,  qu’on prend l’avion ou le bateau pour un voyage, qu’on achète des panneaux solaires et des vélos électriques gourmands en minerais rares, etc… En fait comment pouvons nous avoir une attitude critique  tout en profitant des « avantages », du confort et de la modernité? 

C’est une question importante  et il faut surtout ne pas l’évacuer, car elle revient sans cesse en préliminaire à tout débat, discussion avec les climato-sceptiques, les anti écolos, et autres moqueurs des discours verts. 

Et oui je fais partie d’un monde pollueur, numérique, injuste, consommateur, utilisant du plastique, de l’essence. Je ne suis pas un ermite, je ne suis pas hors du monde, et surtout je ne suis pas parfait et ne donne de leçons à personne. 

Je suis comme tout le monde pris dans un faisceau de contradictions et j’essaye de m’en sortir , et surtout je cherche des pistes pour en sortir. Ensemble. A titre individuel tout est affaire de frontières, de limites, celles que l’on se donne, que l’on choisit. Pour donner des  exemples concrets, j’ai retiré mon compte bancaire du crédit agricole, je refuse d’acheter à Amazon, je tente de ne pas consommer auprès de certaines grandes entreprises, j’achète le plus local possible, mes légumes, ma viande, je prends de l’eau à la source, je trie mes déchets au mieux, je fais pousser ce que je peux dans mon jardin,  etc. Dans un autre domaine, associatif, je tente de faire circuler les infos, les opinions , grâce aux projections de films, aux débats, aux rencontres. C’est « déjà ça ». Chacun fait ce qu’il peut.

Je ne suis ni  « pur » ni  « innocent ». Je ne suis pas un exemple. Ce n’est pas la peine de me le reprocher , je le sais et j’assume. 

J’ai conscience qu ’il y a un problème, un gros problème,  que le réchauffement climatique va impacter de manière violente  la vie de mes enfants et de mes petits enfants, que cela est dû en grande partie à un mode de vie, occidental, consumériste dont j’ai fait partie depuis ma naissance et dont j’ai profité, mais dont je pense qu’il est urgent de sortir . 

L’attitude qui consiste à dénigrer l’autre parce que ne mettant pas en pratique « toute » la panoplie d’une vie écologique est un signe pour moi de la victoire de la culpabilisation systématique de l’individu. On a progressivement sur-responsabilisé le citoyen le rendant unique responsable de la situation catastrophique de la planète. Des penseurs sans doute bien inspirés ont largement contribués à ce courant majeur de la responsabilité individuelle: écolos,  spiritualistes,  chefs indiens ou bouddhistes ont mis l’action individuelle au centre de la résistance soit à la pollution, soit à la domination, soit à l’oppression. Et ils ont  sans doute raison. Mais en ne s’occupant que de cet aspect , ils ont renforcé l’énorme responsabilité du citoyen et pointé du doigt ses incohérences de vie quotidienne . Ils ont délaissé les responsabilités collectives des gouvernants et surtout des grandes multinationales qui déforestent, polluent, surpêchent, détruisent le monde du vivant pour leur seul profit. 

Pour moi, espérer un monde meilleur pour mes enfants face au réchauffement climatique, ce n’est pas seulement ne pas faire couler l’eau  pendant que je me lave les dents, ramasser des mégots ou du plastique sur la plage, bien trier mes déchets, pratiquer un yoga méditatif, marcher au lieu de rouler. C’est en même temps chercher comment sortir de cet engrenage économique qui pourrit la planète , en faisant condamner les pollueurs, en faisant payer aux plus grandes fortunes les dégâts qu’elles causent. Démarche individuelle et combat collectif sont indissociables. Le problème n’est pas de prouver que l’on est individuellement vertueux, mais de chercher des voies politiques pour le vivre ensemble, en  respectant le vivant sur son territoire. 

  • Que Pascal Bruckner me pardonne d’avoir emprunté le titre de l’ un ( très bon ) de ses livres. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *